L'automne de la dépense publique

Publié le par Bernard LUSSET

On pourrait dire que le centre a fini par gagner la bataille des idées : le retour à l'équilibre des finances publiques ne fait désormais plus débat, à la seule exception des partis extrémistes. Car pour financer les dépenses, il faut des impôts. Et nous sommes le champion du monde des prélèvements obligatoires, avec les conséquences qu'on sait sur notre économie, le coût du travail, etc... Tout le monde ou presque est donc d'accord sur la nécessité de réduire en France la dépense publique.

Emmanuel Macron fait partie de ce consensus politique. Il a, manifestement, l'intention d'imposer une véritable baisse des dépenses de l'Etat, des dépenses sociales et des collectivités locales. Il l'a d'ailleurs annoncé durant sa campagne. Ce serait une première, avec toutes les conséquences positives attendues sur nos impôts et l'économie en général, et donc sur l'emploi. Youpi !

Youpi ? Je fais pourtant le pari que le Gouvernement va faire face à l'automne à un bal des faux-culs mémorable dans lequel élus et citoyens rivaliseront d'imagination et de mauvaise foi. Ca a déjà commencé avec la réduction des crédits dévolus aux emplois aidés. Ceux qui dénonçaient hier ce "traitement social" du chômage destiné à faire baisser artificiellement les statistiques, découvrent aujourd'hui que ces contrats de travail payés par l'impôt seraient indispensables aux communes et au monde associatif. Ah bon ?

Qu'on ne se méprenne pas sur mon propos : comme tout le monde, je suis pris par mes propres contradictions à ce sujet.

Comme élu local en charge des finances de ma ville et de mon agglo, je mets en oeuvre depuis 2008 une gestion budgétaire rigoureuse sous l'autorité de mon Maire et Président d'Agglo Jean Dionis. Je suis donc en phase idéologiquement avec l'inflexion donnée par Macron. Mais d'un autre côté, je m'inquiète de voir que les efforts que nous avons réalisés à grand peine à Agen ces dernières années sont peu de choses à côté de ce qui nous attend, si j'en crois les gazettes.

Songez un peu : entre 2012 et 2016, les dépenses de fonctionnement de la Ville d'Agen ont baissé de 0,75 %, soit 0,15 % par an : nous faisons partie des "bons élèves" parmi les collectivités, ce qui nous a notamment permis de ne pas toucher à la fiscalité locale. Ce résultat n'a été acquis qu'au prix d'efforts réels et de décisions souvent désagréables. Mais Emmanuel Macron, pour ce qu'on en sait à ce jour, va nous demander bien plus : réduire nos dépenses de fonctionnement de 2% chaque année pendant 5 ans. C'est une vraie révolution, comme l'illustre le petit graphique ci-dessous. Et encore, je n'évoque pas ici l'année 2018 qui pourrait s'avérer pire encore, en cumulant le début du plan Macron avec la fin du plan Valls de baisse des dotations.

A Agen, nous n'avons attendu ni Valls ni Macron pour maitriser nos dépenses municipales. En sera-t-il tenu compte dans les efforts à venir ?

A Agen, nous n'avons attendu ni Valls ni Macron pour maitriser nos dépenses municipales. En sera-t-il tenu compte dans les efforts à venir ?

"Formidable" s'écriront les plus libéraux et, au fond, réduire la voilure de 10 % sur un quinquennat, ça ne devrait pas être insurmontable, non ? Certes... mais réduire la dépense publique (pardon de cette Lapalissade), c'est dépenser moins qu'avant, c'est supprimer des dépenses publiques qui existaient. Et là, même chez les plus libéraux, chacun voit midi à sa porte. Quelques exemples qui me viennent à l'esprit :

LGV. Je fais partie de ceux qui plaident pour une liaison ferroviaire à grande vitesse entre Bordeaux et Toulouse. C'est certes beaucoup d'argent mais depuis combien de décennies notre région n'a-t-elle pas bénéficié d'investissements publics d'infrastructure d'une telle importance ? Et puis, cet argent, ce sont aussi quelques milliers d'emplois pendant quelques années : ça ferait du bien à notre département, parmi les plus pauvres.

Le "régalien". La suppression des Douanes à Agen n'est que le dernier avatar de la réduction des effectifs de l'Etat. Les besoins de la Police sont criants, les habitants de Sauvagnas doivent aller à... Laplume pour déposer plainte à la Gendarmerie, le traitement des dossiers judiciaires est un (très) long chemin de croix. Et je ne parle ni de l'état de nos prisons ni des besoins de nos armées. Et pourtant, l'Etat va devoir réduire ses dépenses. Et s'il ne le fait pas sur le "régalien", où fera-t-il des économies ? Education ? Culture ? Diplomatie ? Services de santé ? Le mot de "priorité" va devoir reprendre tout son sens. Et ça va être douloureux au niveau national.

Mais ça le sera aussi au niveau local et je veux donner quelques exemples pris dans ma vie d'élu (exemples pris au hasard, sans visées homicides particulières de ma part !)

Conservatoire. Nous avons la chance à Agen d'avoir un Conservatoire de Musique et de Danse de grande qualité qui permet à des générations de gamins de faire le meilleur apprentissage musical et, pour certains d'entre eux, bien plus. Il en coûte environ 1 M€ par an aux contribuables d'Agen, malgré une hausse significative des tarifs ces dernières années. Selon que vous êtes ou pas parent d'élève du CRDA, votre opinion sur l'avenir du Conservatoire risque de ne pas être la même. Idem pour la sanctuarisation des crédits culturels municipaux décidée à l'issue d'Assises de la Culture qui ont permis des échanges de grande qualité. Mais, à 2% de dépenses en moins chaque année, cette sanctuarisation sera-t-elle tenable ?

SUA Rugby. Entre ceux qui considèrent le club comme un formidable vecteur d'image d'Agen et ceux qui pensent qu'il faudrait mettre l'argent public ailleurs que dans le rugby professionnel, le débat fait traditionnellement rage. A -2% par an, ce débat va redoubler. Dans le même esprit, est-il par ailleurs raisonnable de conserver une piscine olympique couverte publique ? Etc...

Services municipaux. Ville et Agglo consacrent beaucoup d'efforts et, concrêtement, beaucoup de moyens humains et matériels à la propreté. A -2% par an, il va falloir que les Agenais se responsabilisent un peu plus car les collectivités ne vont plus pouvoir suivre. Les mêmes remarques seraient valables sur la Police municipale qu'on voudrait davantage présente, sur l'éclairage public, le fleurissement de la Ville, l'accueil Petite Enfance, l'accompagnement des séniors, les horaires d'ouverture des services publics, l'équipement dans les écoles, etc...

Associations. Et que dire du monde associatif qui, dans sa richesse et sa diversité, se tourne naturellement vers nous avec une insistance d'autant plus forte que tous les autres financeurs tirent un à un le rideau ? J'ai lu récemment que les amateurs de planeurs lançaient un appel à l'aide : par quelles économies trouvées ailleurs pourrait-on financer une telle demande ?

Le contribuable veut voir l'impôt baisser. L'usager veut plus d'action publique. Et nous sommes l'un et l'autre...

Je vois bien ce qui se passe : l'Etat (et au plan philosophique, je le souhaite) veut réduire ses dépenses. Le département est dans le rouge et se retire de tout. La Région regarde ailleurs. Qu'est-ce qui reste dans le bateau qui coule ? Le Maire ! Celui qu'on trouve, qu'on interpelle, qu'on engueule, qu'on sollicite. Et bien chers amis, si les perspectives que j'évoque ici se confirment à l'automne, il sera inutile de tomber à bras raccourcis sur le Maire ! Les taux communaux d'imposition à Agen sont stables depuis 14 ans, ce qui est déjà sinon un miracle, du moins une exception. Si nous voulons que ça continue, il va falloir que chacun y mette du sien.

C'est là qu'on verra la force du consensus national et local autour de l'ambition de baisse des dépenses publiques : notre pays est sans doute à la veille de décisions majeures.

60 € d'APL en moins par an ont fait scandale : il va falloir du courage politique.

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