La leçon de Brasilia

Publié le par Bernard LUSSET

Qu'on ne s'y trompe pas : l'élection de Jair Bolsonaro à la présidence du Brésil est tout sauf une nouvelle anecdotique venue d'un continent lointain : elle porte la marque d'un glissement politique croissant dans le monde qui pose bien des questions.

Le Brésil est un grand pays, non seulement par sa taille (15 fois la France), sa population (200 millions d'habitants) mais aussi par la richesse de ses ressources. Le Brésil est le géant d'un continent sud américain qui connait son lot d'instabilités politiques comme au Vénézuela et/ou économiques comme en Argentine. Il faut y ajouter que l'Amérique du Sud est aux Etats-Unis ce que le continent africain est à l'Europe : un continent d'opportunités certes mais aussi d'émigration où les jeunes générations, poussées par la misère et l'insécurité, tentent leur chance plus au nord.

L'élection de dimanche fait apparaître un Brésil profondément divisé : les 4 petits états riches du Sud Est qui représentent à eux seuls 60% du PIB national ont massivement voté pour Bolsonaro, à l'inverse des états pauvres du Nord qui lui ont préféré le candidat du Parti des Travailleurs. Car, comme plus près de nous en Italie ou en Belgique par exemple, les régions qui s'en sortent le mieux économiquement ne veulent plus avoir le sentiment de payer pour les habitants des régions les moins avancées. C'est tout un projet collectif qui, ici aussi, se fracture sous nos yeux, comme si la prospérité des uns pouvait durablement se construire sur le dévissage économique et social des autres.

Plus les régions sont riches, plus elles ont voté pour le nouveau Président

Plus les régions sont riches, plus elles ont voté pour le nouveau Président

Mais ce scrutin ne met pas seulement en exergue les fractures internes au Brésil : il témoigne aussi de la montée en puissance, là aussi, du chacun pour soi. Après le "America first" de Trump, c'est au tour du Brésil de vouloir s'affranchir d'un certain nombre d'accords internationaux, à commencer par ceux liés au Mercosour régional. Ici, comme en Pologne, en Hongrie, en URSS, en Turquie ou ailleurs, c'est une logique nationaliste qui va désormais prévaloir.

Comment se pas s'en émouvoir au moment où les questions majeures auxquelles nous sommes confrontés exigeraient à l'inverse une plus grande coopération internationale ? Qu'il s'agisse de la paix dans certaines régions du monde, des mouvements de population, des échanges commerciaux entre les continents, de la préservation des libertés fondamentales ou des questions environnementales et climatiques : comment imaginer qu'une solution immédiate de repli sur soi puisse, si peu que ce soit, participer à la résolution durable de chacun de ces sujets ? Comment ne pas voir que seule la loi du plus fort, du plus puissant voire du plus dangereux triompherait alors ? Sommes-nous certains d'être, dans nos enfermements nationaux, toujours du côté du plus fort ? Cette loi du plus fort a-t-elle jamais réglé durablement un problème ?

Les victoires de pouvoirs nationalistes censés mettre en avant le "peuple" contre les "élites" multilatéralistes se sont accélérées ces dernières années. Trump aux Etats-Unis et Duterte aux Philippines en 2016, puis l'année suivante l’Inde, la République Tchèque, la Serbie, l’Autriche et la Bulgarie ont tour à tour basculé avant que l'Italie cette année permette à la Ligue du Nord de Mattéo Salvini d'accéder aux plus hautes responsabilités. Symbole et pas fruit du hasard : Benjamin Netanyahu a déjà invité le nouveau Président brésilien en Israël car Bolsonaro veut, comme Trump l'a déjà fait cette année, transférer l'ambassade du Brésil de Tel-Aviv à Jérusalem. Les mêmes...

Si on veut bien mettre de côté les régimes les moins démocratiques, on s'aperçoit (voir carte ci-dessous) que ce mouvement nationaliste gagne en influence un peu partout :

La leçon de Brasilia

Autre caractéristique de ce scrutin : Jair Bolsonaro était quasiment inconnu du grand public il y a seulement 18 mois, y compris dans son propre pays. A part l'attentat qui l'a gravement atteint le 6 septembre dernier et lui a valu une improbable mais efficace notoriété, ses 27 années de mandat en tant que député brésilien n'ont jamais permis de le mettre en valeur autrement que par ses réactions outrancières et une nostalgie assumée des années où les régimes militaires se sont succédés à la tête du Brésil, pour le plus grand malheur des Brésiliens.

***

Ceci dit, la réussite de Bolsonaro est démocratiquement acquise ; elle est le reflet de l'expression populaire, elle-même largement bâtie sur l'échec des concurrents sortants. C'est flagrant au Brésil où le Parti des Travailleurs s'est surtout illustré par son incapacité à répondre aux défis du pays et sa propension à l'enrichissement personnel de ses dirigeants dont les deux derniers (Lula et Dilma Roussef) se retrouvent empêtrés judiciairement. Le "dégagisme" sévit d'abord là où s'exprime l'insatisfaction populaire à l'égard des dirigeants en place, et c'est normal.

En élisant Bolsonaro, les Brésiliens ont certainement voulu exprimer leur raz-le-bol des assassinats quotidiens (60 000 / an !), de la corruption érigée en règle partout et d'une crise économique qui frappe, malgré les atouts potentiels du pays. On peut bien multiplier les appels à la raison et au bon sens auprès des électeurs : c'est d'abord l'efficacité de l'action publique, à tous niveaux, qu'exigent à bon droit les citoyens. Ceci vaut au Brésil comme ailleurs, dans les scrutins nationaux comme dans les élections locales : la défiance à l'égard des politiques exige en réponse une efficacité et une transparence accrues.

Mais l'offre politique elle même doit, aussi, faire preuve d'efficacité : car sans dépassement des petites stratégies partisanes ou personnelles, impossible de convaincre nos compatriotes que c'est par la convergence des politiques nationales et une meilleure coopération des Etats et des peuples que peut advenir une croissance plus justement répartie et une réponse utile aux enjeux qui se profilent.

Sur ce plan-là aussi, la leçon de Brasilia doit nous interpeller tous, au moment où ici et là les tribuns de foire promettent à tout-va des jours meilleurs, pourvu qu'on "dégage" les responsables en place et que chacun se retranche dans son pré carré.

Publié dans on en parle partout

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