Infos / désinfos

Publié le par Bernard LUSSET

Il y a quelques jours s'est tenue à Agen, dans le cadre de la semaine numérique, une conférence très intéressante animée par Florence Durand-Tornare, fondatrice du label Villes Internet, sur le thème "infos / désinfos" en présence de trois grands journalistes venus témoigner de leur vision de l'information, à l'heure où les "fake news" contribuent à faire et défaire les opinions. On pourra revivre cette conférence dans la vidéo ci-dessous.

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Parmi toutes les choses qui ont été dites ce soir-là, j'en retiens une ici : nous sommes de plus en plus nombreux à délaisser les grands médias généralistes au profit des réseaux sociaux. Comme beaucoup, à l'exception de la presse locale et d'un magazine auquel je suis abonné, je ne lis en effet quasiment plus de journaux, je ne regarde plus les JT de 20 heures depuis des années : pour l'essentiel, mon information vient d'internet. Il n'y a plus guère que la radio, matin et soir ou en voiture, pour me relier aux médias traditionnels.

Or, sur internet, de manière consciente ou pas, les informations auxquelles j'accède sont partielles et ciblées : elle dépendent pour une large part des choix que j'ai faits, des sélections que j'ai opérées, des "amis" que je me suis choisis. Dit autrement, l'information n'a pas seulement perdu les vertus d'authenticité et de professionnalisme que les grands médias garantissaient ; elle a aussi perdu de son universalité : je ne reçois plus les mêmes informations que mon conjoint, mon voisin, mon collègue, mes amis. Comment "faire société" dans ces conditions ?

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Ce filtrage nous fait même perdre toute notion de relativité : tel micro-évènement à l'autre bout de la planète peut aisément supplanter un fait de plus grande importance près de chez moi mais dont j'ignore l'existence. Et l'inverse est aussi vrai. L'effet loupe des informations ainsi relayées, leur relation souvent élastique avec la vérité, leurs outrances voulues ou lâchées contribuent à susciter des mouvements d'opinion sans commune mesure ni avec la réalité des faits ni avec leur importance relative.

Au milieu de ces sources d'information, à égalité de présentation et d'importance, se mêlent les données officielles, les délires de quelques-uns, les enquêtes journalistiques étayées et les manipulations les plus grossières. Qui d'entre nous n'a pas, un jour, retweeté, liké ou sur-réagit à la vue d'une "information" sur les réseaux sociaux avant de réaliser que l'info en question était vieille de plusieurs années ou qu'elle émanait d'une source pour le moins contestable ? Combien de fois avons-nous chacun ainsi contribué à colporter une rumeur infondée ?

Face à ce déferlement désordonné, pas de miracle : le citoyen numérique doit hiérarchiser, vérifier l'info et croiser les sources avant toute réaction épidermique. Au fond, internet doit éveiller chez chacun de nous un esprit critique plus avisé qu'hier. C'est tellement vrai que la plupart des grands médias ont aujourd'hui une rubrique consacrée au "fact checking", à la vérification des informations qui circulent : il y a de la matière !

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Ce constat n'interroge pas seulement chacun de nous sur son positionnement face à l'information ; il ne bouleverse pas non plus seulement les fondements du métier de journaliste ; il pose aussi une question redoutable aux gouvernants, locaux ou nationaux : comment faire partager, comment expliquer des décisions souvent complexes face au simplisme instantané des informations propagées ? Comment remettre les faits objectifs, les grands principes qui fondent notre société, les priorités et les ordres de grandeur au cœur de la réflexion publique, sans obérer le légitime débat des idées ?

La verticalité a vécu, on l'a compris ; c'est dit-on une bonne chose. Mais l'horizontalité, la participation, la co-construction, le dialogue citoyen ne sauraient se satisfaire, pour fonctionner et donc être utiles à la vie publique, de l'ingestion désordonnée d'informations. Il y a là un défi gigantesque pour les dirigeants d'aujourd'hui et de demain, dans lequel les citoyens doivent prendre toute leur part. Sinon, c'est l'émotion immédiate et les slogans à courte vue qui prendront le dessus, alors même que les enjeux sociaux, économiques ou environnementaux par exemple réclament forcément des solutions complexes.

L'élection de Trump aux États Unis et de Bolsonaro au Brésil, l'accession de Salvini et ses amis en Italie ou la victoire à la Pyrrhus des pro-Brexit en Angleterre sont autant de signes qui témoignent de la difficulté des opinions publiques à choisir des solutions politiques de long terme et/ou de l'incapacité des dirigeants à les proposer.

Publié dans on en parle partout

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