Gouverner en temps de crise

Publié le par Bernard LUSSET

Peur de la contagion, incertitude du lendemain, explosion du nombre de malades, lock down économique : ce que le Covid 19 nous fait vivre est inédit par son ampleur, sa gravité, sa durée. Tout a déjà été dit et écrit là-dessus : je n'y ajouterais rien d'utile, sauf à exprimer, moi aussi, ma singulière reconnaissance pour tous ceux qui bataillent pour maintenir la vie : les soignants bien sûr, héros en première ligne, mais aussi toutes celles et tous ceux qui, chacun à sa place, produisent, transportent et distribuent les produits de première nécessité qui permettent au pays de tenir.

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Il est frappant de constater qu'en Chine comme en Iran, en Italie et en France mais aussi aux Etats-Unis, en Angleterre ou sur le continent africain, vérité d'hier n'est pas vérité de demain : partout les gouvernants s'adaptent, tâtonnent, hésitent, se contredisent même parfois d'un jour à l'autre, au gré des avis scientifiques et de l'évolution de la situation, ajoutant l'incompréhension à la stupeur des opinions publiques.

Sur le confinement par exemple, la Chine y est allée d'emblée avec la force de son régime autoritaire. Mais la Grande Bretagne, elle, a d'abord fait le pari de laisser la contamination se dérouler, avant que ses dirigeants réalisent le coût humain insupportable d'une telle politique et reviennent au confinement. Nos amis et voisins italiens, véritables martyrs européens du Covid19 avec les Espagnols, après un temps fatal de sidération, n'en finissent pas de restreindre chaque jour un peu plus les conditions de vie de leurs concitoyens pour tenter d'enrayer la progression de la pandémie qui crée chez eux des ravages inégalés effrayants. Et que dire des Etats-Unis où le Président, après avoir longtemps nié la dangerosité du virus et désigné des boucs-émissaires, s'est résolu à admettre l'importance de l'épidémie avant, ces dernières heures, de prôner... la fin du confinement !

Sur la réponse sanitaire aussi, le tâtonnement est partout le même : les systèmes nationaux ne sont pas dimensionnés pour répondre à l'ampleur de la crise, l'approvisionnement en masques, solutions hydroalcooliques et respirateurs est insuffisant au regard des besoins, la trop faible connaissance scientifique du virus ralentit les réponses thérapeutiques, etc... Et puis, il y a cette course folle contre le temps, face à l'inexorable compteur morbide des statistiques quotidiennes, qui rend tout atermoiement, toute demi-mesure insupportables par l'opinion.

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Le gouvernement des hommes dans cette période est un exercice redoutable qui réclame, à ne pouvoir choisir qu'entre de mauvaises solutions, un sang-froid exceptionnel : écouter les scientifiques et les praticiens, y compris dans leurs controverses et leurs hésitations au fur et à mesure où progresse leur connaissance du virus. Préserver les conditions élémentaires de la vie de toute une population dans la diversité des situations. Garantir le bon acheminement des produits de première nécessité. Réorganiser les circuits de production et de distribution des armes anti-virus. Gérer les pénuries de moyens. Arbitrer les inconvénients. Revoir les règles et procédures en vigueur dans tous les domaines pour s'adapter aux circonstances.

Et puis répondre aux milliers de questions parfois vitales que des millions de gens se posent en même temps. Pourquoi les masques n'arrivent-ils pas ? Pourquoi ne teste-t-on pas les gens ? Pourquoi attend-on autant pour autoriser tel médicament prometteur ? Pourquoi ferme-t-on les marchés de plein air en laissant les grandes surfaces ouvertes ? Que fait-on face aux premiers symptômes : on appelle notre médecin ou le 15 ? Rester chez soi mais comment s'alimenter ? Et combien de temps tout cela va-t-il durer ?

Sans parler des Docteurs Folamour de circonstances et des fake news en tous genres qui prospèrent comme jamais sur l'internet, lequel est devenu notre principale alternative au confinement. Oui, gouverner aujourd'hui est une mission redoutable, un défi inédit, une responsabilité écrasante.

Si nos questions et nos peurs sont légitimes, elles ne doivent pourtant pas occulter ce qui se passe autour de nous : la connaissance scientifique progresse chaque jour, où chercheurs et praticiens accomplissent un admirable travail de coopération. Pas seulement eux d'ailleurs : les autorités administratives et politiques, elles aussi, malgré les incompréhensions et les sarcasmes de quelques-uns, revoient toutes leurs procédures et se mobilisent à toute vitesse. Depuis 10 jours, les services de l'Etat et des collectivités locales, les organismes publics mais aussi les partenaires sociaux, les entreprises, le monde associatif, bref tout ce qui contribue à faire tourner le pays fonctionne, même en mode dégradé, à plein régime, arc-bouté autour d'un même objectif : sauver ce qui peut l'être, sans (trop) compromettre la sortie de crise.

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Car il y aura sortie de crise. Et s'il est encore trop tôt pour l'évoquer au moment où le combat contre le virus fait rage, il n'y a pas un responsable public -pas un seul- qui n'ait cette obsession en tête : quel monde après le Covid19 ? Quelles conséquences aura-t-elle sur nous tous ? Sur nos modes de vie ? Quels seront les besoins prioritaires qu'il faudra satisfaire ? Quels outils pour le faire ? En temps de crise, il faut sans cesse penser -aussi- au lendemain, même si ce n'est pas le plus facile.

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Enfin, comment ne pas avoir plus qu'une pensée pour nos cousins d'Afrique qui s'apprêtent, eux aussi, à affronter la pandémie, avec une mention particulière pour nos amis de Djebonoua (Côte d'Ivoire) ? Le premier cas identifié de Covid19 à Bouaké est apparu. Là comme ailleurs sur le continent, les annonces de confinement et d'états d'urgence se multiplient. Les citadins fuient les villes, propageant dans leurs familles le virus qu'ils emportent avec eux, sans le savoir, accélérant le processus comme nous l'avons fait nous-mêmes.

Nous nous interrogeons sur notre système sanitaire européen ? Mais que dire de celui de nombre d'états africains ? Confiner les populations, quand beaucoup d'entre elles n'ont ni logement décent, ni revenu garanti hors leur travail du jour, ni capacité de stockage des denrées et pas même l'accès minimal à l'eau et aux soins ? Si on en croit le calendrier de la crise, nous avons un peu "d'avance" sur eux. Ne les oublions donc pas quand nous commencerons à sortir la tête de l'eau mais qu'ils seront, eux, au cœur de la tourmente : ils auront le plus ardent besoin des signes concrets de notre fraternité.

Gouverner en temps de crise

Publié dans on en parle partout

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