A propos de quelques statues

Publié le par Bernard LUSSET

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Le regard glaçant des deux hommes...

On mesure mal en France l'impact que la mort de Georges Floyd lors de son arrestation à Minneapolis a eu chez les Africains. Il faut d'abord rappeler que l'Afrique a 20 ans de moyenne d'âge. Dire cela, c'est souligner que le rapport à la mémoire n'y est pas le même qu'ailleurs. C'est dire aussi que cette population est très connectée, comme tous les jeunes, peut-être même plus qu'ailleurs. Et puis la jeunesse, ici comme partout, c'est l'énergie, l'envie de secouer le monde, de construire autre chose.

Pour cette jeunesse, la vision de Georges Floyd agonisant sous le genou du policier, cette image relayée dans le monde entier, est venue raviver un sentiment d'injustice : l'idée qu'être Africain serait une sorte de punition immanente. Un ressenti partagé non seulement par les jeunes restés au pays mais aussi par les membres de la diaspora et leurs descendants qui exercent souvent au Nord les métiers les moins valorisés grâce auxquels ils envoient néanmoins de quoi subsister à la famille demeurée au pays.

Les statues qu'on déboulonne ou qu'on conteste un peu partout, c'est d'abord ça : la révolte d'une jeunesse qui prend conscience que le compte n'y est pas, que sécurité, confort, démocratie et progrès, c'est toujours pour les autres ou pour plus tard. C'est aussi la prise de conscience que 60 ans après les indépendances, les symboles du passé colonial sont, pour l'essentiel, toujours là. Et, de fait, je me souviens de mon étonnement quand, débarquant à Abidjan, j'ai vu le nom des artères que j'empruntais : Boulevard Giscard d'Estaing, Boulevard Mitterrand, Pont de Gaulle. Même chose à Dakar où, par exemple, la rue Félix Faure est située entre les rues Carnot et Jules Ferry : on se croirait à Agen !

Plus encore, cette jeunesse africaine en veut à ses dirigeants qu'elle pense -pas toujours à tort- sous l'influence excessive des anciennes puissances coloniales et, par extension, d'institutions internationales où l'Afrique est éternellement cantonnée aux seconds rôles. Cette jeunesse en veut à ses dirigeants, à cette indépendance ancienne mais trop virtuelle, à cette manière de faire de la politique où les régions, les familles, les clans s'opposent pour protéger leur pré-carré plutôt que répondre aux besoins des habitants : l'accès à l'éducation, à l'eau, aux soins, la fin de la corruption et des enrichissements d'une caste jamais rassasiée, etc...

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Bien sûr, le passé colonial fait partie de l'histoire de l'Afrique, pour le meilleur et pour le pire. Déboulonner une statue ou rebaptiser une rue ou un pont ne réécrira pas cette histoire. Comme le rappelait Edouard Philippe l'autre jour au Sénat, l'histoire est un tout, qui nous fait ce que nous sommes et dans lequel on ne peut occulter ce qui nous déplait. Pour reprendre sa jolie formule, "la Révolution française, c'est à la fois Danton et Robespierre".

Bien sûr, Emmanuel Macron, plus que ses prédécesseurs, a eu un discours nouveau sur la période coloniale, sur la nécessaire restitution aux Africains des œuvres africaines pillées, sur la nécessité d'abandonner la Françafrique au profit d'un partenariat gagnant-gagnant plus transparent.

"A Faidherbe, le Sénégal reconnaissant" (!)

Bien sûr, la France n'est pour rien dans ces symboles anciens demeurés en place : ça fait 60 ans que les ex-colonies ont accédé à l'indépendance. C'est donc par exemple aux Saint-Louisiens, s'ils le veulent, de débaptiser le pont Faidherbe et retirer la statue de l'ancien gouverneur de l'ex-capitale du Sénégal. L'histoire africaine est suffisamment riche d'hommes et de femmes au parcours glorieux.

Bien sûr, l'histoire mériterait un jugement moins lapidaire. Ainsi Faidherbe encore dont Léopold Sédar Senghor disait, malgré son parcours colonial :  "Faidherbe a été le conquérant de l'intérieur du Sénégal, mais en même temps, Faidherbe s'est fait nègre avec les Nègres, sénégalais avec les Sénégalais en étudiant les langues et civilisations du Sénégal". Complexité de l'histoire et du parcours des hommes, quand on les relit 130 ans après.

Bien sûr, rien ne justifie la violence, les exactions, les emballements de foule qui sont, de surcroît, sans effet sur le quotidien réel des habitants ni les difficultés qu'ils rencontrent et dénoncent.

Bien sûr, des tentatives de récupération idéologiques ou religieuses s'immiscent dans ces débats symboliques, dénaturant parfois la sincérité initiale de ces mouvements.

Bien sûr... Mais imaginons-nous chacun Africain à 20 ans, vivant à la Courneuve, dans les faubourgs de Dakar ou un village de brousse : à quoi aspirerions-nous, sinon renverser la table ? Comment dénier à cette jeunesse le droit au même rêve que tous les autres jeunes partout ailleurs : bâtir une société meilleure et y trouver sa place ? La mort de George Floyd est venue réveiller tout ça. Même si cette réaction emprunte des chemins détournés, même si elle embrasse des causes symboliques secondaires, elle mérite mieux qu'une fin de non-recevoir, un haussement d'épaule ou une sur-enchère verbale.

Publié dans on en parle en Afrique

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