Vers un "printemps ouest-africain" ?

Publié le par Bernard LUSSET

Dans la dernière version de la carte des "conseils aux voyageurs" du Quai d'Orsay, le rouge (zone formellement déconseillée) ne cesse de progresser en Afrique de l'Ouest. La diplomatie française pêche-t-elle ici par excès de pessimisme ou de prudence ? Même pas : le Département d'Etat américain publie une carte très proche et la plupart des pays occidentaux font de même. Ces dernières années, les zones d'interdiction de voyage qui concernaient surtout la partie continentale et désertique de la sous région s'étendent inexorablement vers le sud vers le Golf de Guinée.

L'extension du terrorisme islamiste est-il seul en cause dans ces alertes ? Non. Des voix plus autorisées que moi décryptent régulièrement l'impressionnante imbrication des motifs religieux, ethniques, politiques et économiques des conflits qui minent la sous-région et dont les bandes terroristes finalement se nourrissent plus qu'elles ne les suscitent. Car c'est surtout le lent mais constant délitement des Etats qui est au cœur du problème sahelo-saharien.

Il faut lire par exemple (ci-dessous) le constat sans concession du journaliste Sylvain Félix Semilinko. Il ne fait d'ailleurs qu'y rappeler une vérité historique universelle : l'édification d'une démocratie prend du temps et est rarement un long fleuve tranquille. Notre propre histoire de France a eu son lot de crises sanglantes et nous constatons tous les jours que, plus de deux siècles après l'avènement de la République, notre démocratie française demeure perfectible.

Il n'est donc ni surprenant ni spécifiquement africain que des Etats n'ayant qu'une soixantaine d'années d'existence, artificiellement fabriqués par les anciennes puissances coloniales sans considération des histoires et cultures locales antérieures, se heurtent eux aussi aux difficultés de cette lente et chaotique construction vers la démocratie.

La situation est-elle pire en Afrique francophone que dans les autres régions d'Afrique, comme les contempteurs de l'influence française se plaisent à le répéter ? Je me méfie de la radicalité excessive et simplificatrice de leurs propos. Mais il n'est pas contestable qu'au lendemain des indépendances, la France a cherché à y préserver son influence, souvent avec la complicité d'autant plus docile des dirigeants locaux que la France les a souvent aidé à conquérir le pouvoir avec des coups de pouce plus ou moins discrets et assumés. Si cette influence française a beaucoup diminué avec le temps, elle est douloureusement perçue comme néocoloniale par beaucoup.

Pire : au fur et à mesure où cette influence française s'estompe, Paris est devenu pour les plus jeunes africains un punching-ball à portée de critique à qui on reproche pêle-mêle son ingérence dans les affaires africaines et son indifférence complice des gouvernants locaux considérés comme faillis. Il faudrait que la "France dégage" mais en même temps qu'elle s'immisce dans les affaires intérieures des pays au point de distinguer parmi les Présidents élus ceux qu'elle reconnait et ceux qu'elle rejetterait. Ces injonctions contradictoires sont sans doute le prix à payer de notre histoire coloniale mais elle s’accommodent mal de la réalité des usages diplomatiques et de ce qu'on appelle depuis Bismarck la "realpolitik".

Reste que les aspirations des peuples d'Afrique s'expriment ces temps-ci avec une force renouvelée, laissant entrevoir un possible "printemps ouest-africain" :

  • Au Mali, le Président Ibrahim Boubacar Keïta, pour sa gestion incapable de répondre aux besoins des Maliens et entachée de forts soupçons de corruption, a été contraint à la démission par une junte militaire.
  • Au Tchad, le Président Déby vient de se faire nommer Maréchal (!) rappelant de douloureux précédents africains.
  • En Guinée, le Président sortant Alpha Condé, du haut de ses 82 printemps, cherche à obtenir le 18 octobre prochain un 3ème mandat après avoir fait adopter en mars les "ajustements" constitutionnels indispensables à une telle candidature.
  • En Côte d'Ivoire, Alassane Ouattara le Président sortant, avait adoubé son premier Ministre comme dauphin pour la présidentielle du 31 octobre et annoncé son propre retrait. Las, le dauphin prématurément décédé à 3 mois de l'élection, le même Ouattara revient sur ses engagements et veut repartir pour un 3ème mandat, après avoir juré pourtant que la Constitution ne l'y autorisait pas.
  • Au Sénégal même, cette question du 3ème mandat est devenue tellement emblématique que le Président Macky Sall, qui pourtant débute seulement son second mandat, se voit sommé par l'opinion d'annoncer d'ores et déjà qu'il s'agira bien du dernier.

Partout, comme le souligne justement Sylvain Félix Semilinko, les populations mettent en cause la concussion généralisée des dirigeants et l'appropriation des biens publics au bénéfice de leurs proches. Il serait sans doute injuste et assez désespérant de les mettre tous dans le même panier. Mais comment ne pas imaginer qu'à vouloir ainsi durer, certains de ces dirigeants ne cèdent pas seulement à l'illusion égotique du "moi ou le chaos" mais chercheraient aussi à préserver leurs vieux jours et les intérêts de leurs proches ?

Face à eux, des populations confrontées à un combat quotidien contre les conséquences du dérèglement climatique (plus rude ici que partout ailleurs dans le monde) mais aussi aux difficultés d'accès à l'eau, aux soins, à l'éducation, à l'électricité quand ce n'est pas simplement à la sécurité. Etonnez-vous après ça que, parmi cette jeunesse, les plus entreprenants -ou les plus désespérés- tentent l'aventure risquée de l'exil ? (*)

Le Mali vient de connaître son 4ème coup d'Etat en 60 ans d'indépendance : la junte promet d'organiser au plus vite de nouvelles élections générales. En d'autres lieux et d'autres temps, d'autres mutins ont fait la même promesse : il faut attendre et voir. Mais le renversement d'IBK fait clairement émerger dans les esprits une possibilité de "printemps ouest-africain" malgré les risques de violences et de déstabilisation qu'il pourrait entrainer.

Telle est la délicate situation à laquelle les Africains de l'Ouest doivent faire face.  Beaucoup d'entre eux sont prêts à relever ces défis à l'image de l'exceptionnelle Hindou Oumarou Ibrahim, cette jeune tchadienne courageuse et entreprenante qui rappelle avec force et dignité que la société sahélienne, malgré ses difficultés, porte en elle de légitimes espoirs : il reste à ces Africains à se choisir des dirigeants et un chemin vers une démocratie qui soient à la hauteur de leurs espérances.

(*) Ce 19 août 2020, au moins 45 migrants dont 5 enfants sont morts au large des côtes libyennes en tentant la traversée de la Méditerranée : c'est le pire bilan enregistré depuis le début de l'année...

Publié dans on en parle en Afrique

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