A propos du silence de l'Elysée après le déjeuner Macron-Ouattara

Publié le par Bernard LUSSET

Un ami ivoirien m'interrogeait ce week-end sur le sens à donner au silence d'Emmanuel Macron après son déjeuner vendredi dernier à l'Elysée avec son homologue ivoirien, Alassane Ouattara. Le fait est assez rare pour être signalé : ce rendez-vous ne figurait pas à l'agenda officiel du Président français et n'a donné lieu à aucune communication de l'Elysée. Pas un tweet, pas une photo, pas un communiqué de presse. L'Elysée a bien salué ces dernières heures les 150 ans de la République française, la mémoire d'Antoine Rufenach et celle d'Annie Cordy (...) mais pas un mot sur cette rencontre en tête-à-tête.

Il faut dire qu'elle intervient dans un contexte particulier, déjà évoqué ici : Alassane Ouattara qui termine actuellement son second mandat de Président de la République de Côte d'Ivoire avait fait de son premier Ministre, Amadou Gon Coulibaly, son dauphin pour la présidentielle du 31 octobre prochain. C'est dans ce contexte qu'il avait annoncé le 5 mars dernier son retrait de la vie politique, décision saluée le jour-même comme historique et exemplaire par Emmanuel Macron (voir ci-contre).

Par un coup du sort, le dauphin désigné est brutalement décédé le 8 juillet, 2 mois avant la date limite de dépôt des candidatures. Face à cet imprévu et répondant "à l'appel des militants de son parti", Alassane Ouattara a fait "don de sa personne" et s'est porté candidat. Cette annonce a aussitôt suscité des manifestations violentes dans le pays, étant rappelé que deux anciens dirigeants ivoiriens, eux aussi candidats à l'élection du 31 octobre, sont soit en attente d'un passeport pour rentrer au pays (Laurent Gbagbo, Président de 2000 à 2010) soit judiciairement condamné à l'emprisonnement s'il rentre en Côte d'Ivoire (Guillaume Soro, ancien premier Ministre de 2007 à 2012). Ambiance...

Alassane Ouattara a-t-il pensé qu'Emmanuel Macron adouberait sa candidature et que cela pourrait être un atout électoral pour lui ? Ce serait curieux de sa part compte-tenu de l'ambiance actuelle en Afrique francophone à l'égard des dirigeants français... Quoi qu'il en soit, ce soutien de Macron n'est pas venu et le silence de l'Elysée après ce déjeuner marque certainement la volonté du Président français de ne surtout pas se mêler publiquement de cette élection présidentielle où devraient donc s'affronter notamment (*) le sortant âgé de 78 ans et son plus vieil adversaire, qui fut un temps aussi son allié, Henri Konan Bédié et ses 86 printemps.

Le quatuor ivoirien de ces dernières décennies

Car si la vie politique ivoirienne ne manque pas de talents, le quatuor Ouattara / Bédié / Gbagbo / Soro truste alternativement depuis des décennies maintenant la vie politique en Côte d'Ivoire. Comme l'exercice du pouvoir y crée de forts liens de dépendance et d'affinités communautaires, il est bien difficile aux jeunes pousses de se frayer un chemin, a fortiori dans un pays où les votes continuent de s'acheter -au sens propre- au vu et au su de tout le monde et où la transparence de la gestion des finances publiques demeure un combat quotidien.

La candidature d'Alassane Ouattara a en outre suscité tout un débat juridico-politique à Abidjan : en effet, la constitution ivoirienne interdit un troisième mandat, mais la question est de savoir si les précédents mandats d'Alassane Ouattara doivent être ou non comptabilisés. Ouattara lui-même l'avait promis mais... Le Conseil constitutionnel ivoirien sera certes saisi de cette question mais, sans leur manquer de respect, on peut douter que ses membres aient l'audace de retoquer la candidature de celui-là même qui les a nommés, d'autant que le dépôt des candidatures étant désormais clos, une telle décision priverait de candidat le RHDP, le parti du Président. Ou, pour le dire autrement, offrirait une victoire facile au "Vieux lion de Daoukro", surnom de Bédié.

C'est peu dire donc que la candidature du Président sortant sème la perturbation dans un pays qui conserve le souvenir douloureux des troubles sanglants qui ont accompagné bien des présidentielles depuis 20 ans. S'y ajoute la situation des voisins immédiats qui suscite elle aussi des inquiétudes avec le Burkina, régulièrement victime d'attaques terroristes et le Mali, avec la prise de pouvoir récente d'une junte militaire face à un Etat failli. La déstabilisation politique de la Côte d'Ivoire ferait courir un danger immédiat à toute la sous-région et plongerait dans une crise dont elles n'ont nul besoin des populations déjà démunies et encore fragilisées par les conséquences de la Covid19.

Jean-Pierre Kutwa, Cardinal Archevêque d'Abidjan

C'est sans doute pour cette raison que l'archevêque d'Abidjan, le Cardinal Kutwa, est allé jusqu'à considérer dans une adresse publique au Président Ouattara que sa 3ème candidature n'était "pas nécessaire", s'attirant les foudres des affidés du Président sortant.

Dans ce contexte, la sagesse commanderait sans doute de reporter les élections, faire rentrer au pays les dirigeants exilés et laisser la place à une nouvelle génération. Mais que vaut la sagesse face à l'attrait du pouvoir et l'ivresse égotique du "moi ou le chaos" ? Où est l'Ubuntu cher à Mandela (déjà évoqué ici) ?

On comprend bien pourquoi, malgré l'importance des enjeux économiques et sécuritaires français en Côte d'Ivoire, Emmanuel Macron a préféré adopter un silence absolu après son déjeuner avec Alassane Ouattara et se tenir ainsi à distance de toute accusation d'ingérence. Les petites souris de l'Elysée ne mettront pas longtemps à révéler le contenu de ce déjeuner discret entre les deux hommes (Jeune Afrique a commencé) : on peut imaginer sans risque de se tromper que sa tonalité a sans doute échappé aux canons diplomatiques ordinairement en usage dans ce genre de rencontre...

(*) ce sont pas moins de 45 dossiers de candidatures qui ont été déposés devant la CEI...

Publié dans on en parle en Afrique

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