A la mémoire de Robert Hutnik

Publié le par Bernard LUSSET


Même si nous ne sommes ni sur twitter ni sur facebook, nos boites mails, à leur manière, font de nous des membres de ces « réseaux sociaux » (drôle de nom) qui fleurissent sur le web et où les informations se forment et se déforment à grande vitesse, au risque pour nous d’y perdre un peu nos repères.

 

C’est dans ce cadre que j’ai reçu aujourd’hui, venant « d’un ami d’ami » un message à la mémoire de Robert Hutnik.

 

Hutnik ? Ce nom n’était pas arrivé jusqu’à mes oreilles, en tout cas, pas que je m’en souvienne : le caporal Robert Hutnik est le dernier soldat de l’Armée française, tombé en Afghanistan sous les balles des rebelles talibans, qui mêlent à la fois revendications ethniques, terrorisme politique et trafics en tous genres. Le mail reçu ce jour, retranscrit ci-dessous, vous apprendra qui était Robert Hutnik. Et quelques clics sur Google vous permettront aisément d’en savoir davantage, si vous le souhaitez.

 

Pourquoi vous parler de Robert Hutnik ? Parce que ce message reçu, que j’ai lu avec intérêt, a suscité chez moi deux remarques :


1ère remarque : sur-informés, nous avons du mal à hiérarchiser l’information.

 

J’ai su qu’un soldat de l’armée française avait été tué en Afghanistan, mais cette mort, je dois bien l’avouer, m’a moins interpelé que, par exemple, les péripéties du nuage de cendres venu d’Islande.

 

Et pourtant, à lire ce mail, à consulter les informations sur ce qui se passe en Afghanistan, la nouvelle de la mort de Robert Hutnik, au-delà même du deuil et de la peine de sa famille, est infiniment plus importante pour le monde que les hoquets volcaniques islandais.

 

Ce qui se joue dans les vallées des montagnes afghanes, c’est la pacification en cours d’un pays qui revient de loin, et l’heureuse action concertée des grandes puissances pour éradiquer ce foyer contagieux d’instabilité violente : quand même autre chose que 6 jours sans avions… !

 


2ème remarque : au moment où l’identité française a largement fait débat chez nous, la mort de ce soldat slovaque de 23 ans, engagé dans l’armée française, est un symbole fort.

 

Comme bon nombre de légionnaires, Robert Hutnik emporte sans doute dans sa tombe une part de mystère.

 

Mais, en tout cas, voilà un jeune engagé dans l’Armée française qui prend toute sa part à l’heureuse action pacificatrice de la France, qui participe là-bas à la restauration progressive de l’autorité de l’état afghan sur son propre sol, dans un pays confronté à un des foyers les plus vivaces et les plus violents du terrorisme actuel.

 

Si, comme le dit Michel Serres, l’appartenance prime sur l’identité, alors la mort du soldat Hutnik mérite mieux que notre indifférence blasée.

 

Voilà pourquoi je publie ce texte reçu dans ma boite mail et vous invite à le lire :

 


11 avril 2010
Lettre du Fils de Jean de COINTET, capitaine commandant une compagnie du 2ème REP en Afghanistan, à l’occasion du légionnaire tué cette semaine.

 

Supplique à un ami journaliste

 

Cher ami,

 

La nouvelle tombe dans les media aussi vite qu’Hutnik est lui-même tombé. C’est le droit à l’information. La France doit savoir que meurent ses enfants, même s’ils sont d’adoption, comme lui, Slovaque.


Tu le sais, je ne suis pas journaliste mais soldat. Je ne suis pas un professionnel de la communication comme toi. J’ai peu appris à relayer des informations d’une telle portée. C’est pourquoi il faut que tu m’aides. Il faut que tu m’aides, car j’ai le sentiment que dans la précipitation du spectaculaire, on le tue une deuxième fois. J’ai l’impression qu’on bafoue son patient travail avec son bataillon depuis trois mois – et pour lequel il est mort.


J’ai besoin que tu m’aides à faire sentir ce qui se passe réellement ici, à faire comprendre ce qui justifie que je laisse ma femme et mes enfants le long temps de cette mission. Que tu m’aides à proclamer que malgré sa mort ce n’est pas un échec. Que tu m’aides… plutôt que tu l’aides…

 

Hier après-midi, Hutnik a bravement accompli son devoir, sa mission jusqu’au bout, en bon légionnaire. Ce matin, le poste annonce : « un soldat français du 2ème Régiment étranger de parachutistes est tombé dans la vallée de Tagab en Kapisa, région où les Taliban sont toujours plus virulents ». Voilà. Ces derniers ont gagné. A la face du monde ils sont les puissants, incontrôlables et vainqueurs.

 

Mais en fait, s’est-on interrogé sur ce qui se passe réellement dans la basse vallée de Tagab ? Ce sud Tagab où aucun occidental ne pouvait passer sans de sérieux accrochages. Ce sud Tagab où deux de tes confrères ont été, il y a cent jours, enlevés. Ce sud Tagab que notre armement permettrait de mettre à feu et à sang.


Au contraire, Hutnik et ses camarades ont réussi l’incroyable pari de s’implanter dans la zone, d’y rester, sans heurts, d’y acquérir, progressivement, la confiance de la population, de confier, petit à petit, sa sécurité à l’armée afghane plutôt que française. A quel prix ? Celui d’une stricte discipline au feu, d’une retenue des coups portés. Celui d’un certain dédain du danger, de ne pas répondre systématiquement et de manière aveugle. Accuser le choc, ne frapper que lorsqu’on est certain, cogner peu, mais taper à coup sûr, fort et ciblé, seulement alors qu’on l’a décidé. Etre sûr pour garder la main, préférer le feu rare mais précis, neutraliser seul celui qui nous tire dessus, en être persuadé et l’accepter.


Ce travail de mesure, de patience d’un Hutnik rongeant son frein à force d’encaisser paie. Les femmes et les enfants, les hommes eux-mêmes, constatent que les seuls coups assenés ne tombent que contre les vrais adversaires. Ils voient nos troupes sans volonté de détruire, maîtresses de leur force.


Alors qu’elle trouvait hier des combattants, Tagab l’insoumise cherche à présent son développement. Le travail du soldat est loin d’être terminé : il faut remonter plus au Nord vers ses camarades de l’autre groupement français, poursuivre son patient travail de pacification.

 

Derniers tirs sporadiques, Hutnik tombe. Hutnik tombe sous les tirs des derniers groupes insurgés présents. Hutnik tombe car les Taliban sont justement de moins en moins virulents.

 

Aussi, aide-moi à honorer la mémoire de cet ardent légionnaire. Qu’on ne gâche pas sa dernière tâche, qu’on ne gâche pas sa mort. Qu’on n’offre pas une victoire de communication à l’adversaire fébrile. Au contraire, avec tes confrères, appuyez le dernier combat d’Hutnik. Aidez cette population qui désormais, d’elle-même, dénonce l’insurgé. Je vous en conjure, parlez des projets d’essor qui peuvent et doivent être proposés au sud Tagab, évoquez la culture du safran qui pourrait remplacer celle du pavot, venez compléter l’œuvre de pacification par celle du développement…

 

… et laissez à Hutnik les fruits de son travail.

 

Augustin

à Tora, le 09 avril 2010

 

Publié dans on en parle partout

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