Sommes-nous gouvernables ?

Publié le par Bernard LUSSET

Au stade où nous en sommes arrivés du grand remue-méninges national, je suis frappé de constater que les Gilets jaunes n'auront finalement été que les initiateurs d'un mouvement qui déborde aujourd'hui non seulement les premières aspirations exprimées en novembre mais aussi ceux qui les ont portées. Au-delà des excès inacceptables des plus radicalisés des GJ, c'est tout le pays qui est entré dans une forme d'ébullition à laquelle aucun sujet de la vie publique ou presque n'échappe. Comment en sommes-nous arrivés là ? Sont-ce nos dirigeants qui seraient devenus incapables ? Nos institutions qui seraient inadaptées aux temps que nous vivons ? Ou bien sommes-nous devenus ingouvernables ? Je partage ici quelques éléments de réflexion à ce sujet, nourris de ma modeste pratique quotidienne de la gestion publique locale.

Je prie d'excuser la longueur de cette chronique : malgré de nombreuses relectures, je ne parviens pas à la réduire : Twittos, passez votre chemin ! smiley

***

Un mur. Le mouvement de contestation de ces derniers mois ressemble à un mur contre lequel se fracassent les formes traditionnelles de réponse publique. Pas vraiment la révolution à laquelle aspire Mélenchon mais  je redoute que rien ne permette de répondre à la diversité des douleurs et des attentes qui s'expriment. A moins d'un coup de génie du Président de la République, l'issue la plus vraisemblable (et la plus insatisfaisante) de tout ça sera que la lassitude collective l'emportera, sans rien régler sur les frustrations. Un mur, donc.

Emmanuel Macron et son équipe sont-ils les seuls responsables de l'érection de ce mur ? Il faut admettre que les colères d'aujourd'hui relèvent d'une lente sédimentation de frustrations qui devrait inviter tous les gouvernants d'hier à plus de modestie. Mais l'équipe Macron y a incontestablement contribué, elle dont les membres ont la triple particularité d'appartenir à la France urbaine mondialisée qui réussit, de n'avoir jamais eu d'expérience politique de terrain et d'être emplis de certitudes.

C'est dans ce contexte qu'émergent sur les ronds-points d'abord et désormais sur les réseaux sociaux et dans les médias (jusqu'à plus soif) les revendications les plus variées et souvent les plus contradictoires. Partout, on en appelle à plus de solidarité, plus de justice sociale, fiscale et territoriale (donc plus d'Etat) sans jamais aborder la question, pourtant centrale, du financement autrement que par des incantations. Comme si la réduction du nombre des parlementaires ou les luttes contre les fraudes devaient permettre d'équilibrer les choses. Ce qui n'est et ne sera jamais le cas, en dépit des affirmations dont les réseaux sociaux regorgent.

Le "moi, maintenant" a tué le "nous, demain"

Le mal me semble profondément enfoui en nous : l'expression des attentes individuelles immédiates, aussi légitimes qu'elles puissent être souvent, fait disparaître toute perspective collective. Le "moi, maintenant" a tué le "nous, demain". L'exercice courageux et franc auquel le premier Ministre Edouard Philippe s'est livré sur LCI avec une dizaine de citoyens en a été un nouvel exemple particulièrement éclairant : comment imaginer, par exemple, que le premier Ministre aurait pu apporter la moindre répondre concrète à la délicieuse mamie de 88 ans qui perçoit une retraite indigne ?

Même sur les thèmes plus collectifs, chacun y va de son interpellation immédiate : y avait-il seulement une réponse possible aux exigences environnementales, souvent justes d'ailleurs, de ce jeune invité mêlant les sur-emballages, le développement de l'énergie éolienne, le stockage des déchets nucléaires et d'autres questions. "Répondez M. le Premier Ministre : vous avez 20 secondes ! Quoi ? Vous n'avez pas de solution ? Vous n'allez pas régler le problème ce soir ?" Ben non… Frustration.

Comment ne pas voir, ne pas comprendre que, si la politique doit savoir mieux répondre à ces attentes -c'est même sa mission première- rien ni personne ne transformera jamais un chef de gouvernement en magicien ; la résolution d'une question ici a des répercussions ailleurs que tout responsable politique a le devoir de prendre en compte, même si -et surtout si- l'opinion publique n'en prend pas la pleine mesure.

Je ne plaide pas ici pour l'immobilisme, loin de là : je fais partie de ceux qui râlent tous les jours ou presque contre des centres de décision trop éloignés du terrain. Mais la proximité physique et politique que j'appelle de mes vœux ne peut pas s'exercer au détriment d'une vision globale de long terme, qui est l'autre mission de la politique. Cette grande expression citoyenne, conçue comme une partie de la réponse à la crise, pourrait bien finalement exacerber des blocages insurmontables.

Pour essayer de compenser cette complexité, on en vient à sublimer des formules de co-décision, de participation populaire, de consultation démocratique nouvelle, comme si un changement de nos règles pouvait suffire à résoudre nos difficultés : je n'en crois rien. Le sujet d'ailleurs n'est pas si neuf : le grand constitutionnaliste français Georges Burdeau  évoquait déjà -il y a 70 ans !- la distinction entre les "démocraties gouvernées" (représentatives) et les "démocraties gouvernantes" (participatives).

Même si je demeure réellement ouvert et attentif aux aspirations qui s'expriment sur ce plan, j'éprouve une profonde méfiance spontanée à l'égard de ces formes de participation citoyenne. J'en vois à Agen les grandes vertus, avec notre initiative municipale inédite des contrats de quartier passés avec des conseillers de quartier élus au suffrage universel. Mais quand j'entends, comme cette semaine dans une réunion publique, un de ces conseillers de quartiers élus demander à siéger au sein du Conseil municipal, je me dis que la confusion règne en maître…

Idem sur la création d'une sorte de cour des comptes citoyenne à l'échelle de la ville, idée qui a reçu un accueil très chaleureux dans notre consultation prospective AGEN 2030 analysée par l'IFOP. J'ai dit à mon Maire mon opposition résolue à une telle initiative et j'ai expliqué pourquoi. Notre municipalité n'a certes  rien à cacher ni dans ce domaine ni dans les autres. Les contrôles sur nos finances sont légions et je ne m'en plains pas. Mais jusqu'où détricote-t-on la démocratie représentative ?

Jusqu'où pousse-t-on la défiance à l'égard des élus qui ne sont rien d'autre que des citoyens chargés, un temps, par les habitants de gérer la ville pour le compte des autres ? L'action publique doit sûrement être plus transparente, l'accès à l'information facilité, les évaluations plus systématiques et davantage partagées. Mais plonger nos institutions locales dans la confusion ? Je ne m'y résoudrai pas.

Ca vaut aussi pour le parlement : bien sûr qu'il y a une injustice criante à ce que certaines formations politiques majeures y soient aussi peu représentées, ce qui pousse vers une dose de proportionnelle dans la désignation des députés. Mais point trop n'en faut : où en serions-nous aujourd'hui si le gouvernement, fragilisé depuis trois mois, ne disposait pas d'une majorité solide à l'Assemblée ? On ajouterait la crise de régime à la crise sociale ? Et après ?

Et que dire de la légitimité et de la représentativité de ces députés qui seraient ainsi "élus" à la proportionnelle ? En réalité "placés" sur une liste avec la certitude d'être élus pour les premiers, choisis par les seuls états-majors des partis politiques si déconsidérés aujourd'hui. Le scrutin majoritaire actuel, en permettant à une majorité de gouvernement de se dégager, est un correctif peut-être injuste mais nécessaire aux divisions inévitables du corps électoral que le Grand Débat a remis en évidence de manière éclatante.

Je comprends bien que tout change dans notre vie quotidienne : il n'y a pas de raison objective pour que la vie publique échappe à ce qui modifie les modes de consommation, le monde du travail ou l'accès à l'information. Pour autant, Tocqueville -et Crozier bien après lui- ont souligné depuis longtemps le paradoxe d'un Etat français qui, derrière des apparences de toute puissance, s'englue dans les difficultés face à la coalition des intérêts particuliers. Rien n'a vraiment changé et tout ce qui pourrait, demain, fragiliser la démocratie gouvernée tournerait le dos aux solutions de long terme et, donc, aux attentes profondes du pays et de ses habitants.

Je le sais bien : en écrivant ces mots, je suis à l'opposé de l'esprit du temps que nous vivons. Dans beaucoup de pays, et pas seulement en France, le "moi, maintenant" et la défiance à l'égard des élus prédominent.

Pourtant, ce que je sais de la vie politique, ce que j'ai appris de l'étude de nos institutions et ce que je vis comme élu local, comme patron d'une petite affaire, comme père et comme citoyen du monde, tout ça me fait affirmer, plus que jamais, qu'une gestion des affaires publiques plus juste et adaptée au monde qui est le nôtre passe par un système où le peuple souverain délègue ses pouvoirs sur la base d'un programme d'action clair, exige la transparence de l'action publique durant le mandat et, s'il le souhaite, sanctionne ses représentants à la fin de leur mission, quitte à limiter plus strictement dans le temps les possibilités de reconduction.

En-dehors de ce schéma, j'en ai la conviction, nous serons ingouvernables.

Cette déclaration d'Alain Juppé au moment d'expliquer les raisons de son choix d'entrer au Conseil Constitutionnel, empreinte d'une grande dignité dit, aussi, la difficulté d'exercer honnêtement et avec passion un mandat électif, dans un climat de défiance jamais égalé.

Cette déclaration d'Alain Juppé au moment d'expliquer les raisons de son choix d'entrer au Conseil Constitutionnel, empreinte d'une grande dignité dit, aussi, la difficulté d'exercer honnêtement et avec passion un mandat électif, dans un climat de défiance jamais égalé.

Publié dans on en parle partout

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C Shafroth 28/02/2019 17:03

Très bon article. Moi je suis optimiste. Je partage totalement l’analyse des 3 défauts du gouvernement ( des mondialistes qui ont réussit, pas d’experience politique, rempli de certitudes).

Je rajouterai deux incompréhensions majeures. Les temps ont changés et les organisations aussi. L’organisation vertical, militaire avec Paris comme seul décideur n’est plus d’actualité. L’autre problème est que la France est malade d’impôts. La France a un des plus forts taux de taxation du monde et malgré ça il y a un déficit énorme. Dans un monde de plus en plus égoïste le gouvernement Macron a répondu complètement a côté en augmentant certains impôts (Csg, taxe sur les carburants, radars automatiques). Ces trois impôts impactent peu les mondialistes qui ont réussi. Les trois impôts qu’ils ont baissés (flat tax, isf et charges sur salaires) sont des baisses intelligentes mais concernent surtout les mondialistes qui réussissent.

D’autre part ils ne décentralisent pas les décisions. La limitation de vitesse à 80 km/h est un bon exemple.

Je trouve inquiétant qu’un gouvernement comme le nôtre qui est jeune, intelligent et qui travail énormément n’arrive pas à gouverner correctement. Comme je suis un optimiste et que l’effet « claques » me semble parfois efficace je pense que les qualités intellectuelles de nos gouvernants permettront de comprendre la double fausse route empruntée par le gouvernement.

Je trouve aussi que nous sommes tout à fait gouvernables. La cinquième république avec les doubles quinquennats est même surpuissante et inquiétante. Le reproche qui est fait au gouvernement est de ne pas faire ce que attend le peuple (baisser les impôts et donner du pouvoir décisionnel aux territoires). Le peuple n’accepte pas qu’on leur dise pendant 20 ans qu’il faut acheter une voiture diesel et après qu’on augmente subitement la taxe sur le diésel. Pas plus qu’on leur dise qu’un jour l’autoroute sera gratuite et au final de les privatiser.

L’exemple cité des comités de quartiers élus et efficaces me semble démontrer que si on cherche courageusement les moyens de véritablement décentraliser les décisions alors on rendra le peuple majoritairement heureux d’être bien gouverné.

Oui on va y arriver !

Bernard LUSSET 28/02/2019 17:14

Christopher, merci de ton commentaire. C'est bizarre : je n'avais pas senti mon texte pessimiste, mais à voir les réactions, il doit l'être... :)
Pourtant, je souscris à ta dernière phrase : oui, on va y arriver. Bien sûr qu'on va y arriver. La question est de savoir comment et quand.
Je partage à 100 % ton constat : l'attente profonde est 1/ la baisse des impôts et 2/ redonner du pouvoir au local.
La première attente nécessite qu'on baisse d'abord la dépense publique. Et là, il y a du travail ! Force est de constater que, jusqu'à présent, on ne l'a jamais fait. L'a-t-on seulement déjà voulu vraiment ? Pour m'y "coller" à mon petit niveau local depuis 11 ans, c'est compliqué...
Pour le pouvoir rendu au local à chaque fois que c'est plus intelligent, là aussi, il y a du pain sur la planche. Je crois savoir que Macron, même s'il le dit (trop) peu, s'y est attelé et "secoue" les administrations centrales. Il va avoir besoin d'aide, de notre aide...
Bien à toi,
BL

A Veteau 27/02/2019 11:53

Un texte bien pessimiste... et si le problème n’était pas la démocratie représentative mais l’absence d’un cap à la hauteur des enjeux ? Pour faire très court, Facebook oblige : répond-on à l’urgence climatique en supprimant l’ISF ?
Les gilets jaunes dans leur réunion, après les « moi maintenant » prennent bien conscience de la nécessité d’écrire ce « nous » et d’envoyer des « représentants » d’un autre niveau que Drouet et consort. Cf l’incroyable déclaration de Commercy et bientôt Saint Nazaire début avril. Dans ce « désordre », dans ces prises de parole « ingouvernables », il y a aussi beaucoup de belles choses : ce « nous » des ronds points quand le mode de vie défendue et incarnée par le président de la république nous poussait toujours plus au « moi maintenant avec mon risque ».

Sommes nous gouvernables ? D’abord soyons clair, collectivement, sur le « que voulons nous ». Question à laquelle n’a pas répondu la présidentielle de 2017.

Bernard LUSSET 27/02/2019 12:10

Antoine, tu as raison : l'élection présidentielle de 2017, une fois de plus, n'a pas permis d'effectuer un véritable choix politique. Mais est-ce la seule raison de fond de ce mouvement de protestation, ou même seulement la principale ? Je n'en suis pas si sûr : j'interroge notre capacité collective à accepter le verdict, si un tel choix avait eu lieu.
En tout cas, la question du "que voulons-nous ?" que tu poses reste pendante et je redoute qu'à l'issue du Grand Débat, elle le demeure...
Tu as finalement raison : je deviens pessimiste :)

D Rauscent 27/02/2019 11:52

J’apprécie ce texte et ne peux qu’y souscrire. Oui la démocratie doit reposer sur l’élection sur la base d’un programme et la sanction si non mis en œuvre. Mais que fait on quand les corporatismes que vous appelez cher bernard intérêts particuliers déboulent dans la rue protestent et cassent ?On envoie l’armée ? Par contre, ça m’énerve quand à chaque fois on défend cette 5ème république en vantant sa stabilité... avec un régime parlementaire (que j’appelle de mes vœux depuis mes premiers emois citoyens), nous aurions certes changé de ministres voire même de gouvernement mais certainement cela aurait montré une écoute et sûrement limité la multiplication des « samedis au rond point »... faut restaurer la place du politique, faire un statut de l’élu, un seul mandat, faire des députés les représentants de leurs circonscriptions et non des simples législateurs, des sénateurs des représentants des collectivités...

Bernard LUSSET 27/02/2019 12:07

David, merci du commentaire.
Autant je crois aux vertus stabilisatrices de la Vème république, autant je pense que les réponses institutionnelles graduelles "classiques" (démission du Premier Ministre, puis dissolution de l'Assemblée, recours au référendum et enfin démission du Président) soient très efficaces ici, compte-tenu du climat de défiance absolu et ancien qui règne et de la diversité des priorités exprimées. D'où mes interrogations sur notre "gouvernabilité".

J Biteau 27/02/2019 11:52

J’ai rarement lu un texte comme celui-ci...

Bernard LUSSET 27/02/2019 11:56

Je ne sais pas comment je dois prendre ce commentaire... :)

G Goussiès 27/02/2019 11:52

Non nous ne sommes plus gouvernables tant que des têtes de pioches qui jouent avec le feu ???? croiront qu'elles ont tout les droits les samedis revêtues du gilet jaune !
La bête immonde et le cortège des bruns et l'extrême gauche antisémite paraderont dans Paris , écrivants une nouvelle page sombre de notre histoire après le régime de Vichy.
Je crois qu'il faut siffler la fin de la récréation et interdire les manifestations du samedi ( à Paris et en province).
La République doit montrer ses muscles pour survivre à cette foule haineuse !

A Gounou 27/02/2019 11:51

Les gens raisonnables croient toujours que les poussées d'urticaire sont bénignes. Elles peuvent quelquefois cacher des épidémiologies plus importantes et graves. D'où ne jamais prendre à la légère le moindre symptôme.

Bernard LUSSET 27/02/2019 11:55

Cher André, je ne crois pas que la "poussée d'urticaire" soit bénigne. Je dis même volontiers que nous ne sortirons pas de cet épisode tels que nous y étions entrés. Les réticences que j'exprime ici portent plutôt sur les réponses qui y seront apportées. BL