L'effet Dunning-Kruger

Publié le par Bernard LUSSET

Je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous un principe que je viens seulement de découvrir il y a quelques jours (désolé pour ceux qui connaissaient déjà...). La fréquentation des réseaux sociaux le montre quotidiennement : c'est fou le nombre de gens qui, sur un sujet ou un autre, ont toujours d'excellents conseils à prodiguer à ceux qui ont la charge de régler un problème. On les a un temps appelé les "Y a qu'à, faut qu'on". On évoque parfois le complotisme pour expliquer cette résistance de certains esprits devant des faits pourtant avérés : il ne faut pas exclure que l'explication puisse être aussi trouvée ailleurs.

Un jour de 1995, McArthur Wheeler dévalise deux banques de Pittsburgh, Pennsylvanie. Il le fait à visage découvert, malgré la vidéo-surveillance évidente des banques. Les images récupérées par la police et diffusées sur la télévision locale permettent très vite d'identifier l'auteur des faits et de l'arrêter. Confronté aux images, le voleur n'en revient pas : « Pourtant, je portais du jus !» explique-t-il aux policiers. Le malfaiteur d'opérette s’était en effet convaincu que le jus de citron, connu pour fabriquer de l’encre invisible, ­allait aussi rendre son visage indétectable par la ­vidéosurveillance ! Il s’en était donc consciencieusement appliqué sur la figure.

Ce cambriolage raté figure en tête de l'étude que David Dunning et Justin Kruger, deux psychologues américains de l’université Cornell dans l'Etat de New York, ont publiée en 1999. Ces chercheurs ont souhaité comprendre ce qui avait pu ainsi persuader le cambrioleur que sa (très) mauvaise intuition était excellente. Selon Dunning et Kruger, la réponse est simple : moins une personne a de compétences dans un domaine et moins elle peut mesurer à quel point elle est ignorante. Au fur et à mesure où progressent l'expérience et la connaissance d'un sujet, la personne réalise qu’elle sait bien peu (bien moins qu'elle ne le pensait au départ) et son verbe se fait plus modeste. Ce n’est qu’à l’issue d’un processus d’apprentissage et d'acquisition de connaissances que, progressivement, la confiance en soi revient et la parole se fait audible, ce qu'illustre la courbe ci-dessous confiance/expérience.

 

En clair, non seulement les personnes incompétentes se surestiment, mais elles ne sont pas davantage en mesure de reconnaître les compétences d'autrui. C'est en vertu de ce principe, par exemple, que la France accueille depuis quelques semaines des millions d'épidémiologistes qui savent tous, mieux que les scientifiques et les dirigeants, ce qu'il aurait fallu faire face au Covid19, quand il aurait fallu le faire, la manière dont les choses devraient être réalisées, etc...  Dans un autre domaine, on a coutume de dire dans ma ville qu'il y a 35 000 entraineurs de l'équipe locale de rugby.

Le principe de Dunning-Kruger ne vise pas à contester l'utilité du débat d'idées ni l'esprit de contradiction, sains en démocratie comme en sciences ; mais il éclaire d'un jour nouveau l'intérêt qu'il faut accorder (ou pas) à certaines prises de position, fussent-elles martiales et populaires.

Publié dans on en parle partout

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