Crises

Publié le par Bernard LUSSET

Nous sommes entrés en crise. En crises vaudrait-il mieux dire, tant les bouleversements s'enchainent devant nous. Elles vont donner lieu à mille débats où la "Covidologie" (pour reprendre le joli mot d'Olivier Duhamel) va jouer à plein, chacun saisissant l'opportunité de ces temps troublés pour asséner ses certitudes idéologiques : les uns vont nous expliquer que la pandémie signe la fin de la mondialisation quand d'autres au contraire y verront la preuve de la résilience du libéralisme ; les collapsologues annonceront la fin du monde quand d'autres chercheront à faire renaître nos modes de vie d'avant sans rien y changer ; les people habitués à traverser le monde en first class nous expliqueront à quel point c'est mal d'aller passer 8 jours de vacances en avion en Tunisie ; Mélenchon va nous refaire le coup de l'économie administrée payée par les riches et Marine Le Pen celui du repli sur soi, etc...

Devant ces débats qui vont monter, nous avons, je crois, intérêt à garder sérénité et quelques boussoles de bon sens : autant ouvrir les yeux sur ce que nous vivons et ce qui nous attend probablement, sans pessimisme excessif mais sans cécité non plus. Nous allons être secoués demain dans beaucoup de nos certitudes d'hier. Dans un certain nombre de cas, ce sera salutaire et nous en sortirons meilleurs au final, mais ça va secouer...

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C'est peu dire que la crise sanitaire que nous traversons est comme une tornade qui bouscule tout sur son passage. Alors que nous sommes sortis de 7 semaines d'un confinement qui nous semblait, avant, impossible à tenir, le déconfinement qui a débuté ne semble guère plus simple. On ignore encore qui il faut croire, entre la fin mécanique de l'épidémie annoncée par certains et les rechutes obligées pronostiquées par d'autres ; chacun comprend cependant que ce virus -et les gestes barrières qui vont avec- va désormais faire partie de nos vies pour un temps sans doute long. Rien que ça change beaucoup dans nos vies.

Le Covid-19 génère donc aussi une crise de nos certitudes : avant lui, nous pensions maîtriser les aléas, forts de notre confiance dans les progrès scientifiques et techniques. Et voilà que la pandémie fait (ré)apparaitre une société d'autant plus fracturée qu'elle a peur, une pensée scientifique que nous pensions -sottement- infaillible et dont nous (re)découvrons qu'elle progresse en se trompant parfois, en hésitant beaucoup et qu'elle a besoin de temps pour se construire. Le virus obscurcit ainsi notre horizon, met à bas beaucoup de nos projets, bouleverse nos organisations et les relations sociales, transforme même notre rapport à la vie comme à la mort et nous fait réaliser que notre sort dépend pour beaucoup des autres et réciproquement.

Crise économique, ensuite. On ne fait que l'entrevoir encore mais, malgré les mesures prises "quoi qu'il en coûte" selon la formule du chef de l'Etat, elle sera d'une inédite brutalité. Des secteurs entiers de l'économie ignorent toujours quand et comment ils pourront reprendre leurs activités, s’ils pourront le faire un jour et pas davantage ce que sera la réaction des consommateurs. L'inquiétude qui commence à se manifester n'est pas infondée quand on entend les prévisions de chute invraisemblables de la croissance en France (-13 %) et en Europe cette année.

Derrière ce lockdown, il y a des hommes et des femmes, des emplois, du pouvoir d’achat, le devenir de familles entières : les germes d'une crise sociale sont là. D'autant qu'il y a quelques mois seulement, le pays était secoué par le mouvement des Gilets Jaunes qui traduisait déjà -notamment- des attentes sociales profondes : je vous invite d'ailleurs à lire en fin de chronique le passionnant travail réalisé par France Info sur les étonnants rapprochements 2.0 des réseaux sociaux autour du Professeur Raoult.

L'exceptionnelle mobilisation des moyens de l'Etat et des collectivités locales, bref de l'argent public, ne pourra se prolonger indéfiniment ni se substituer durablement à l'économie réelle. Certains en doutent pourtant qui en appellent encore et encore à la Corne d'abondance de l'Etat. Mais cette politique-là, sans doute indispensable dans le paroxysme que nous vivons, ne peut qu'entrainer une crise des finances publiques. Circulent aujourd'hui des prévisions budgétaires effarantes, par exemple au niveau des régions dont les recettes fiscales sont très dépendantes de l'activité économique, laquelle s'effondre. Or, il ne va pas seulement falloir ramener les dépenses publiques à leur niveau antérieur, quitte à les orienter autrement : il va falloir tenir compte d'une raréfaction générale de l'argent public, Etat et collectivités locales confondues, au moment même où les besoins de solidarité seront les plus criants.

L'Union Européenne elle aussi a mobilisé des moyens publics considérables pour soutenir les Etats membres. Mais la décision récente de la Cour constitutionnelle allemande relative au rachat des dettes publiques par la BCE est un signal inquiétant qui bouleverse jusqu'à l'ordre juridique européen. Crise institutionnelle en Europe en vue ? En tout cas, la résurgence de vieux clivages latents au sein du continent (pays "vertueux" du nord contre pays "cigales" du sud) survient à un bien mauvais moment, face au coup de tabac général qui arrive.

Ajoutons à ça le degré de défiance très français à l'égard de ceux qui dirigent le pays : on imagine volontiers la gourmandise avec laquelle les marchands de vieilles recettes et les complotistes et démagogues de tous poils comptent aborder la période qui commence aujourd'hui et s'achèvera en 2022 -c'est-à-dire demain- avec l'élection présidentielle. On ne peut exclure une crise politique d'ampleur dans laquelle des hypothèses électorales qui semblaient impensables hier arriveraient dans le champ des possibles demain : d'autres pays qui nous ressemblent sont douloureusement passés par là.

Publié dans on en parle partout

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G
Plus qu'une crise, il s'agit d'une conjoncture. Dixit Bossuet : "Dieu rit des hommes qui pleurent les effets dont ils chérissent les causes". Depuis mars 1983 avec l'allégorie de la "parenthèse", nous avons transféré notre industrie en Asie et notre puissance agricole à l'Europe...
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M
Toujours très bien écrit et construit, il y manque toutefois un brin d'optimisme ; les équilibres pour changer pour le meilleur et peut-être le pire dans certains domaines mais au bout du compte il y faudra en retenir le meilleur, car le meilleur est toujours un pas en avant
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B
Je ne suis pas un pessimiste de nature et j'ai essayé de dire qu'il fallait se garder à la fois de tout pessimisme excessif mais aussi de tout aveuglement. Ceci dit, je te concède que la tonalité générale de cette chronique n'est pas très engageante.
Je viens d'entendre à la radio Raymond Soubie évoquer les perspectives et il ne dit pas autre chose, hélas.
Tu soulignes à juste titre le mouvement, les changements, les mutations auxquels la période va nous contraindre et ce que cela va signifier de bonnes nouvelles aussi. Mais, donc, ça va (nous) secouer...
A
Je n'arrive pas à comprendre comment tu arrives à écrire ma pensée avec autant de talent...
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B
:)